Pourquoi les orques coulent-elles des bateaux ?

Depuis quelques années, les orques font la une des médias tous les étés pour la même raison : des “attaques” de bateaux, avec des images spectaculaires de voiliers qui coulent au large de la péninsule ibérique.

On pourrait avoir l’impression qu’elles se “vengent” des humains et c’est bien d’attaques dont les médias généralistes ont parlé dans un premier temps pour décrire le phénomène. C’est même en train de devenir un marronnier : tous les ans, entre juin et septembre, vous pouvez être sûrs d’en entendre parler. Alors pourquoi les orques se mettent à couler des bateaux de plaisance depuis plusieurs étés ?

Les faits : qui attaque qui, où, et depuis quand ?

Déjà, les “attaques” dont tout le monde parle ne concernent pas toutes les orques de la planète, mais une souspopulation : les orques ibériques. Cette sous-population fréquente les eaux situées entre le sud du Portugal, le détroit de Gibraltar, le golfe de Cadix, la côte atlantique de l’Espagne jusqu’à la Galice, et s’aventure occasionnellement dans le Golfe de Gascogne.

Cette sous-population est extrêmement réduite : les estimations démographiques faisaient état d’environ 37 individus en 2023. Elle est d’ailleurs classée en “en danger critique d’extinction”(CR) sur la liste rouge de l’IUCN. D’ailleurs, sur ces 37 orques, toutes ne participent pas à ces interactions : les observations suggèrent qu’une quinzaine d’orques seulement seraient impliquées de manière régulière dans ce comportement.

Les premières interactions documentées entre les orques ibériques et les bateaux de plaisance remontent au mois de mai 2020 dans le détroit de Gibraltar. Depuis, le phénomène s’est progressivement étendu à d’autres secteurs de la péninsule ibérique et plusieurs centaines d’événements ont été recensés jusqu’au nord de l’Espagne.

Dans l’immense majorité des cas, les embarcations concernées sont des voiliers, qui sont visés, même si elles s’approchent parfois de yachts, ou de plus petites embarcations à moteur. Les orques concentrent presque systématiquement leur attention sur le gouvernail : elles le poussent, le mordent, le percutent ou le font pivoter, pouvant aller jusqu’à provoquer sa rupture.

Dans la plupart des cas, les bateaux ne subissent que des dommages matériels plus ou moins importants. Dans quelques situations plus rares, la perte du gouvernail ou l’entrée d’eau a conduit au naufrage de l’embarcation. En revanche, malgré l’importante couverture médiatique de ces événements, aucune de ces interactions n’a entraîné la mort d’un être humain ni été associée à une attaque dirigée contre les occupants des bateaux.

Les orques veulent-elles se venger ?

Une des hypothèses les plus médiatisées a pourtant été celle de la vengeance : une orque aurait été traumatisée par une collision ou un mauvais contact avec un bateau, ce qui l’aurait amenée à interagir brutalement avec les gouvernails. Les plus jeunes orques autour d’elle auraient ensuite copié ce comportement, qui se serait transformé en “mode culturelle” au sein de cette sous-population.

Mais au-delà du sensationnalisme, les scientifiques font davantage l’hypothèse d’un comportement ludique ou exploratoire.

En 2024, un workshop international réunit des spécialistes des orques et des autorités espagnoles et portugaises. Leur conclusion principale est qu’aucune preuve ne permet d’y voir un comportement de prédation ou une attaque dirigée contre l’humain. Parmi les hypothèses actuellement privilégiées figure celle d’un comportement ludique ou exploratoire, notamment chez les jeunes individus, mais son origine exacte reste inconnue.

Une fois que le bateau est arrêté ou que le gouvernail est détruit, elles perdent en général tout intérêt et s’en vont. Au contraire, plus les personnes à bord s’agitent, font du bruit ou du mouvement, ou tentent d’attaquer les orques en retour, plus les mouvements des orques sont importants. Alors forcément c’est plus facile à dire qu’à faire, mais le mieux c’est de garder son calme, ou si c’est possible, de se rapprocher lentement des côtes.

D’ailleurs quand les orques veulent se nourrir, c’est autre chose. Par exemple, en Afrique du Sud, un duo d’orques surnommé Port et Starboard ouvre littéralement les grands requins blancs (Carcharodon carcharias) pour ne manger que le foie. On retrouve les carcasses échouées avec le foie arraché. Certaines populations d’orques chassent les phoques en les faisant tomber de plaques de glace ou en créant des vagues coordonnées. Et c’est sans compter les techniques comme l’échouage volontaire, pour aller chercher leurs proies directement sur la plage. Bref, si les orques voulaient nous attaquer, elles ne le feraient pas en faisant mumuse avec un gouvernail.

Une trend culturelle chez les orques ?

Pour comprendre pourquoi ce comportement pourrait relever du jeu, il faut comprendre que les orques ne forment pas une espèce uniforme : selon les populations, elles diffèrent par leur régime alimentaire, leurs techniques de chasse, leurs vocalisations et leurs traditions culturelles. On distingue ainsi différents écotypes et formes d’orques. Certaines se nourrissent principalement de poissons, d’autres chassent presque exclusivement des mammifères marins, tandis que d’autres présentent un régime alimentaire plus généraliste.

Les orques ibériques, par exemple, sont spécialisées dans la chasse au thon rouge de l’Atlantique : elles le chassent principalement lors de sa migration saisonnière le long des côtes portugaises et espagnoles, notamment à proximité du détroit de Gibraltar.

Chez les orques, certains comportements peuvent même devenir de véritables “modes” culturelles. À l’été 1987, des orques resident du sud du Pacifique nord-est ont été observées transportant un saumon mort sur leur tête, un comportement surnommé le “salmon hat”Celui-ci s’est propagé par apprentissage social à plusieurs individus.

Plus récemment, des chercheurs ont observé des orques détacher intentionnellement des morceaux de kelp afin de les utiliser comme des outils. Elles les plaçaient entre elles pour se frotter mutuellement le corps, un comportement de toilettage social jamais décrit auparavant chez les cétacés.

Les interactions des orques ibériques avec les gouvernails présentent plusieurs caractéristiques qui rappellent ce type de phénomène : elles sont localisées à une seule sous-population, semblent s’être diffusées par apprentissage social, concernent principalement des individus jeunes et pourraient n’être que temporaires.

Quitte à faire des comparaisons farfelues, on serait donc davantage face à une “trend TikTok” qui se propage au sein d’un groupe social que face au scénario des Dents de la mer.

Titiller les gouvernails, un simple jeu ?

Les comportements de jeu, plus largement répandus chez les cétacés (on pense aux dauphins qui s’amusent avec les poissons fugus), varient aussi selon les populations et les groupes sociaux. Chez les mammifères, le jeu est considéré comme un comportement essentiel au développement. Il contribuerait notamment à l’apprentissage des capacités motrices, à l’acquisition de compétences cognitives, au renforcement des liens sociaux et à la capacité à faire face à des situations nouvelles.

Dans ce contexte, un gouvernail de voilier est un objet qui bouge, oppose une résistance et transmet des vibrations dans l’eau. Si on se met dans la peau d’une orque, cela pourrait constituer un stimulus particulièrement intéressant à explorer ou avec lequel jouer.

Alors oui, quand on est dans le bateau, je comprends que ça ne saute pas aux yeux.

C’est vrai : un voilier sans gouvernail, loin des côtes, ça peut très vite tourner mal. Et même sans blessure, ça fait une sacrée mauvaise expérience de vacances. C’est pour ça qu’il existe aujourd’hui des recommandations officielles pour les marins dans ces zones : réduire l’allure, ne pas partir à toute vitesse, couper le moteur, et se rapprocher de la côte quand c’est possible. Mais si on regarde les chiffres à l’échelle mondiale, le rapport de force reste très clair.

Les bateaux tuent beaucoup plus de cétacés que l’inverse

Aujourd’hui, les collisions avec les navires sont l’une des principales causes de mortalité chez les grandes baleines. Des estimations récentes parlent d’environ 20 000 cétacés tuées chaque année.

Les orques plus précisément, sont régulièrement tuées ou blessées par les engins de pêche et les bateaux, comme l’a documenté par exemple la NOAA avec 11 orques mortes ou gravement blessées dans des filets et interactions avec des engins de pêche, rien qu’en Alaska en 2023.

Et notre sous-population ibérique doit non seulement cohabiter avec les bateaux dans une des zones les plus naviguées au monde, avec ce que ça implique de bruit, et de collision, sans compter les effets de la surpêche ou des pollutions, d’où son statut “en danger critique”.

Conclusion : cohabiter plutôt que paniquer ?

Oui, se faire casser son gouvernail par une orque pendant les vacances, ça doit être très angoissant. Mais pour une orque, voir son environnement envahi de bateaux et vidé de ses poissons, c’est autrement plus désagréable et dangereux.

Et peut-être que la vraie question, ce n’est pas seulement “pourquoi les orques coulent les bateaux ?” Mais plutôt : “jusqu’où peut-on multiplier les bateaux, la surpêche, le bruit sans finir par voir disparaître les animaux qui sont fascinent ?”

Un merci spécial au GTOA, le groupement scientifique d’études de la sous-population des orques ibériques, pour leurs travaux sur le sujet.

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Références dans cet article

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