Les requins deviennent-ils des orques ?

Les requins deviennent-ils des orques ?

Sommes-nous en train de faire la même erreur que nous avons commises en diabolisant les populations de requins pendant des décennies ? Depuis plusieurs années, les orques sont devenues un objet de fascination médiatique, avec le lot de raccourcis, de sensationnalisme voire de fake news que cela implique. En présentant les orques comme des prédateurs monstrueux et en leur prêtant des intentions fantasmées, nous risquons de fragiliser encore plus une espèce soumise à de nombreuses pressions. Et s’il était temps d’arrêter de présenter les orques comme les nouvelles dents de la mer ? 

Les orques font face à de nombreuses pressions liées aux activités humaines : la diminution de leurs proies, notamment sous l’effet de la pêche, le trafic maritime, les pollutions chimiques et sonores ou encore les captures accidentelles. Mais il en est une qui s’est imposée de manière particulièrement visible ces dernières années et qui soulève une question plus inattendue : celle des interactions entre les orques et les embarcations.

Des interactions dépeintes en attaques

Depuis 2020, certaines orques de la sous-population ibérique (notamment les individus surnommés les Gladys) font la une des médias pour leurs interactions  avec des embarcations. Dans certains cas, ces interactions ont été suffisamment intenses pour endommager des gouvernails. Pour les personnes à bord, ces situations peuvent être impressionnantes et parfois dangereuses. Il ne s’agit donc pas de minimiser l’expérience des plaisanciers, ni les risques auxquels ils peuvent être confrontés. Mais il y a une différence importante entre décrire un comportement et lui attribuer une intention.

Les scientifiques cherchent encore à comprendre pourquoi ces interactions se produisent. Plusieurs hypothèses ont été proposées : l’exploration, le jeu, la curiosité et l’apprentissage social. Mais, aucune ne permet aujourd’hui d’expliquer à elle seule l’ensemble du phénomène.

Pourtant, dans le discours médiatique, le mot “attaque” s’est rapidement imposé alors que ce terme n’est pas neutre. Parler “d’interaction” décrit un événement sans préjuger des intentions de l’animal. Parler “d’attaque”, en revanche, suppose d’emblée un agresseur et une victime. Le terme inscrit ainsi le comportement dans un récit de confrontation, voire de conflit, et transforme un phénomène animal encore partiellement compris en une histoire beaucoup plus simple : celle d’une orque qui s’en prendrait volontairement aux bateaux et qui chercherait délibérément à nuire aux humains.

Cette façon de raconter un phénomène animal n’est pas sans conséquence, et c’est seulement la pointe émergée de l’iceberg.  L’histoire de notre relation avec les requins devrait nous inciter à y être particulièrement attentif·ves.

L’effet Dents de la mer

En 1975, Steven Spielberg sort Les Dents de la mer. Le film raconte l’histoire d’un grand requin blanc (Carcharodon carcharias) qui terrorise les habitants d’une station balnéaire. Le succès du film est immense et son influence sur l’image du requin l’est également.

Affiche de film Les dents de la mer

Il serait faux de dire que Les Dents de la mer est responsable, à lui seul, du déclin des requins. D’abord parce que les principales menaces qui pèsent sur leurs populations sont liées à la pression exercée par les pêcheries, notamment la surpêche et les captures accidentelles. Ensuite parce qu’au moment où le film sort, il cristallise un imaginaire déjà existant, et prolonge le traitement médiatique, particulièrement prégnant aux États-Unis, quant aux morsures des requins sur des humains. Les Dents de la mer n’invente pas la peur des requins, qui lui préexiste de loin dans plusieurs cultures. Mais le film a contribué à ancrer durablement dans l’imaginaire collectif une représentation du requin comme animal dangereux, imprévisible et mangeur d’humains. D’autant qu’au moment de sa sortie, il bénéficie d’une distribution exceptionnelle pour l’époque : une sortie simultanée dans des centaines de salles, associée à une campagne publicitaire d’ampleur.

L’impact culturel d’un tel film est donc plus diffus. Cette représentation monstrueuse nous a rendus assez insensibles au sort qui était réservé à la famille de son protagoniste. Catégoriser une espèce comme nuisible, c’est un ressort efficace pour légitimer sa destruction massive. Cette catégorisation peut être juridique : le 21 août dernier, le gouvernement a publié au Journal officiel une liste des espèces jugées nuisibles et qui pourront être tuées ces trois prochaines années en France. Mais elle peut aussi être culturelle : le cinéma et les médias ne se contentent pas de refléter notre perception des animaux, ils contribuent aussi à la façonner. 

C’est cet impact que met en évidence l’effet Dents de la mer dont on parle en conservation : une représentation culturelle répétée peut finir par modifier durablement notre manière de voir une espèce et, indirectement, la manière dont nous envisageons sa protection.

Des recherches ont ainsi montré que la manière dont les requins sont représentés dans les médias et sur les réseaux sociaux peut influencer la peur qu’ils suscitent, la perception du risque et même les attitudes du public à l’égard de leur conservation. Dans un article de 2015, le politologue Neff montre comment la politique de destruction des requins en Australie Occidentale a repris des éléments discursifs présents dans l’œuvre de Spielberg. Lequel a d’ailleurs exprimé en 2022 ses regrets concernant l’impact du film sur la perception des requins, tout comme l’avait fait en 2000 Peter Benchley, l’auteur du livre qui a inspiré le film.  

Le problème n’est donc pas simplement d’avoir peur d’un animal. C’est que, lorsqu’une espèce est constamment racontée à travers les rares situations dans lesquelles elle représente un danger pour nous, cette peur peut devenir le prisme principal à travers lequel nous la regardons. Et cette perception, à force de se répéter, peut avoir des conséquences.

Alors forcément, on peut se demander si nous sommes-nous en train de faire la même chose avec les orques ?

L’orque que nous avons construite

Dans Orca: How We Came to Know and Love the Ocean’s Greatest Predator, l’historien Jason M. Colby retrace l’évolution de notre regard sur les orques.

Au milieu du XXe siècle, l’orque n’est pas encore l’animal charismatique et fascinant que nous connaissons aujourd’hui. Dans certaines régions, elle est considérée comme une nuisance, voire comme une menace pour les activités humaines. Des individus sont parfois abattus parce qu’ils sont perçus comme des concurrents ou des prédateurs indésirables.

Mais à partir des années 1960, la capture et la médiatisation de premières orques vivantes contribuent progressivement à faire émerger une autre représentation : celle d’un animal intelligent, sociable et fascinant, que l’on vient désormais observer plutôt que chasser. En quelques décennies, elle passe ainsi d’animal nuisible à animal emblématique.

Cette histoire est particulièrement intéressante parce qu’elle montre que l’orque n’a pas changé de nature, c’est notre regard sur elle qui a changé. 

Vers un nouvel “effet Dents de la mer” ?

C’est précisément pour cette raison que les interactions entre les orques ibériques et les embarcations méritent d’être observées avec attention. Depuis 2020, un nouveau récit s’est progressivement installé : celui de l’orque qui “attaque” les bateaux.

Le phénomène réel est pourtant beaucoup plus complexe que cette formulation ne le laisse entendre. Certaines interactions sont brèves, d’autres se prolongent. Certaines impliquent des contacts avec le gouvernail, d’autres non. Les comportements observés peuvent varier selon les individus et les situations.

Mais dans l’espace médiatique, cette diversité disparaît facilement derrière une histoire beaucoup plus simple : des orques attaquent des bateaux. Le vocabulaire joue un rôle essentiel dans cette simplification mais il n’est pas le seul.

Sur YouTube et les réseaux sociaux, les interactions sont souvent accompagnées de titres et de miniatures conçus pour provoquer une réaction immédiate : une embarcation entourée d’orques, un gouvernail endommagé, des passagers paniqués, avec des formulations comme “attaque” ou “des orques détruisent des bateaux”. Les algorithmes des plateformes ne sont pas neutres dans ce processus : les contenus qui suscitent la peur, la surprise ou l’indignation ont davantage de chances d’attirer les clics, les commentaires et les partages. Il existe donc une incitation structurelle à raconter ces événements sous leur forme la plus spectaculaire, dans une forme actualisée des mécaniques de courses à l’audience qui structuraient les médias traditionnels.

À force de voir les mêmes images, les mêmes mots et les mêmes scénarios se répéter, une association peut progressivement se créer dans notre esprit : orque = attaque = danger.

L’ouvrage de Fabien Clouette, Des vies océaniques, porte par ailleurs un autre éclairage sur la façon dont notre perception des singularités animales est dépendante du contexte humain qui les reçoit. L’image des orques vengeresses s’inscrit ainsi dans une ambiance de l’époque : une volonté pour certains de voir la nature reprendre ses droits, une exaspération contre les voiliers qui incarnent une classe privilégiée, le récit d’une confrontation entre l’humanité et son milieu naturel qui arrive à son point critique. Les récits autour des orques de Gibraltar trouvent ainsi un écho parce qu’ils sont les véhicules de narratifs que différents groupes humains peuvent mobiliser pour raconter une vision de notre rapport à l’environnement. 

Alors, sommes-nous en train de reproduire, avec les orques, le mécanisme qui a contribué à façonner l’image négative des requins ? Après avoir appris à aimer les orques, sommes-nous en train d’apprendre à en avoir peur ?

Quand la fiction façonne nos peurs

Le phénomène est aujourd’hui amplifié par la multiplication des images et par la porosité croissante entre fiction et réalité.

En 2025, l’histoire de “Jessica Radcliffe”, présentée sur les réseaux sociaux comme une dresseuse tuée par une orque lors d’un spectacle, a largement circulé alors que les images et vidéos associées étaient générées par intelligence artificielle. En réalité, l’événement n’avait jamais eu lieu. Ces images n’inventaient pas une peur totalement nouvelle. Elles venaient s’inscrire dans un imaginaire déjà disponible : celui d’une orque captive qui se retourne contre les humains, d’un animal qui devient soudainement meurtrier.

La fiction peut alimenter cet imaginaire de la même manière. En 1977, le film Orca mettait déjà en scène une orque qui se venge des humains après que ceux-ci ont tué une autre orque de son groupe. Le récit repose sur une forme d’anthropomorphisme : l’animal éprouve une douleur, nourrit une colère et organise sa vengeance. L’orque devient ainsi un personnage capable d’intentions très humaines. Près de cinquante ans plus tard, le film Killer Whale, sorti en janvier 2026, reprend à son tour certains de ces ressorts. L’orque y apparaît comme une présence inquiétante et menaçante, dans un récit où se mêlent captivité, réensauvagement et violence.

Affiche du film Orca, sorti en 1977
Affiche du film Killer whale, sorti en 2026

Encore une fois, il ne s’agit pas de condamner la fiction parce qu’elle met en scène des animaux dangereux. Mais chaque élément renforce les autres, que ce soit un film, des articles parlant “d’attaques”, des vidéos YouTube accompagnées de miniatures sensationnalistes ou des publications virales et des contenus générés par IA. Progressivement, un animal complexe peut être réduit à une seule caractéristique : sa capacité supposée à représenter une menace pour nous. C’est d’ailleurs pour ça que les coups de fusils qui ont visé Toñi, la matriarche de la sous-population ibérique, n’ont pas surpris les observateurs sur place : à force de construire un narratif de conflit, on augmente les chances de le voir prendre une forme bien concrète. 

Quand le cinéma nous apprend à aimer les animaux

Pour finir, il me paraissait essentiel de rappeler sur une notre plus optimiste que le cinéma a aussi joué un rôle fondamental dans notre attachement à certaines espèces. Flipper le dauphin, d’abord diffusé comme série puis adapté au cinéma, a largement participé à installer dans la culture populaire l’image d’un dauphin intelligent, joueur, proche des humains et fondamentalement sympathique. Le dauphin devient alors un personnage plutôt qu’un simple animal : un individu auquel le spectateur peut s’attacher et pour lequel il peut éprouver de l’empathie.

Le phénomène est particulièrement frappant avec Sauvez Willy, sorti en 1993. Après Namu et Shamu, l’orque devient avec Willy le personnage central d’une histoire destinée au grand public. Mais, cette fois, l’animal n’est plus présenté comme une menace. Willy est une victime : il est enfermé dans un parc marin et son amitié avec un enfant constitue le cœur du récit. Le spectateur est invité à voir la captivité depuis le point de vue de l’animal et à souhaiter sa libération. L’orque n’est plus celle dont il faut avoir peur, c’est celle qu’il faut sauver.

Affiche du film Flipper, sorti en 1996
Affiche du film Sauvez Willy, sorti en 1993

L’effet est intéressant parce que la fiction ne reste pas nécessairement cantonnée à l’écran. Sauvez Willy a contribué à susciter une véritable sympathie pour les orques et à populariser les interrogations sur leur captivité. De manière paradoxale, le film a également encouragé, dans un premier temps, l’intérêt du public pour les spectacles d’orques en parc aquatique : des enfants qui s’identifiaient à Willy avaient envie de voir des orques en vrai. Mais, sur le long terme, le film a aussi contribué à nourrir un imaginaire favorable à leur libération et à la remise en question de la captivité. L’histoire de Keiko, l’orque qui interprétait Willy, illustre cette rencontre entre fiction et réalité : son personnage est devenu un symbole des mouvements opposés à la captivité et Keiko a finalement été transférée dans un dispositif visant à la réintroduire progressivement dans le milieu naturel.

À nous de raconter des histoires qui rassemblent les espèces et qui nous permettent de mieux les comprendre. C’est par exemple ce que fait S’entendre, le dernier roman de Guillaume Meurice, avec une fiction qui combine un récit chargé émotionnellement avec une documentation exigeante du comportement connu des orques. 


Références utilisées pour cet article :

Boissat, L., et al. (2021). Nature documentaries as catalysts for change: Mapping out the “Blackfish Effect”. People and Nature, 3(3), 674–685.

Colby, J. M. (2018). Orca: How We Came to Know and Love the Ocean’s Greatest Predator. Oxford University Press.

Muter, B. A., Gore, M. L., & Gouveia, L. (2013). Australian and U.S. news media portrayal of sharks and their conservation. Conservation Biology, 27(1), 187–196.

Myrick, J. G., & Evans, S. D. (2014). Public perceptions of sharks: Gathering support for shark conservation. Marine Policy, 47, 100–106.

João Neves et al., (2021). Social representations of sharks, perceived communality, and attitudinal and behavioral tendencies towards their conservation: An exploratory sequential mixed approach. Marine Policy, 132, 104660.

Villarroel Villamor, J. D., Vitorino de Medeiros, J. A., & Antón Baranda, Á. (2025). Media Narratives of Human-Wildlife Conflict: Iberian Orcas and Boats in the Spanish Press. Conservation, 5(4), 54.

Neff, C. (2015). The Jaws Effect: How movie narratives are used to influence policy responses to shark bites in Western Australia. Australian journal of political science, 50(1), 114-127.

Leave a comment